Belize : plonger, explorer et chasser le poisson-lion

Habituellement, lorsque je plonge avec mon appareil photo, je cherche à m’approcher sans déranger. J’observe, je cadre et je repars en laissant le moins de traces possible. Mais ce matin-là, au large de Placencia, on m’a confié une foëne. Sous un surplomb du récif, un poisson-lion déploie lentement ses nageoires. Il est magnifique. Il est aussi à des milliers de kilomètres de son aire d’origine et représente ici une menace sérieuse pour l’équilibre du récif.”

voyage plongée belize
“Plonger au Belize, c’est découvrir un patrimoine marin exceptionnel, mais également rencontrer ceux qui agissent pour le préserver. “
Photographie : Romain Libet.

Le Belize, “Beyond blue”

Coincé entre le Mexique, le Guatemala et la mer des Caraïbes, le Belize est un petit pays par sa superficie, mais un géant lorsqu’il s’agit de biodiversité marine.

Son littoral est bordé par le Belize Barrier Reef Reserve System, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Récifs coralliens, mangroves, herbiers, cayes et atolls y composent un réseau d’habitats dont dépendent tortues, raies, requins, lamantins et des centaines d’espèces de poissons.

J’ai rejoint le Belize dans le cadre de Beyond Blue – Belize’s Great Dive for Sustainability, une rencontre réunissant plongeurs, photographes, professionnels du tourisme et acteurs de la conservation. L’objectif n’était pas seulement de découvrir les sites les plus célèbres du pays. Il s’agissait de comprendre comment le pays agit pour conserver son patrimoine marin tout en continuant à vivre avec lui et grâce à lui.

Descendre dans le Great Blue Hole

Le Great Blue Hole est l’image que presque tout le monde associe au Belize : un disque d’un bleu profond, parfaitement dessiné au milieu des eaux turquoise de Lighthouse Reef.

Depuis la surface, sa géométrie est spectaculaire. Sous l’eau, l’expérience est différente. La lumière diminue à mesure que nous descendons le long des parois calcaires. Les couleurs disparaissent et la vie se fait plus rare. À environ quarante mètres apparaissent les immenses stalactites formées lorsque cette cavité était encore émergée.

Ce n’est pas la plongée la plus vivante du Belize. Sa force réside ailleurs : dans son échelle, sa profondeur et le sentiment de pénétrer dans un paysage géologique venu d’un autre temps. Suspendu sous la voûte, avec le bleu sombre sous mes palmes et quelques requins de récif passant au loin, intimidés par les bulles. On se sent petit au milieu de ce spectacle exaltant.

Half Moon Caye : le récif reprend ses droits

À Half Moon Caye Wall, le décor change brutalement. Les formations coralliennes dessinent des passages, des reliefs et des couloirs ouverts sur le bleu. Les poissons occupent chaque niveau du récif. Des tortues avancent sans empressement tandis que les requins de récif croisent le long du tombant.

Après l’austérité minérale du Blue Hole, cette abondance produit un contraste saisissant. Le Belize ne se résume décidément pas à son immense cercle bleu. Son véritable trésor se trouve dans la diversité de ses récifs et dans la proximité entre les différents milieux marins. La visibilité est aussi saisissante.

The Wit, une épave rendue à la mer

À Turneffe Atoll, une silhouette massive apparaît progressivement dans le bleu. The Wit est un ancien navire à coque de béton volontairement immergé en 2021 afin de devenir un récif artificiel.

Posé sur le côté, le navire forme désormais une succession de parois, d’abris et de volumes que la vie marine commence à coloniser. L’extérieur permet d’observer poissons, éponges et premières formations fixées sur la structure. L’intérieur ne présente pas d’intérêt, inutile de s’u risquer.

Cette plongée soulève une question intéressante : faut-il toujours opposer intervention humaine et conservation ? Ici, un ancien outil industriel est devenu un habitat et un terrain d’observation permettant de suivre la naissance progressive d’un récif artificiel au milieu du néant de sable.

Hol Chan, quand la protection devient visible

À proximité de San Pedro, Hol Chan offre une autre lecture de la conservation. Créée en 1987, cette réserve marine protège un ensemble de récifs, d’herbiers et de mangroves autour d’un chenal naturel dont le nom signifie « petit passage » en langue maya.

Ici, la protection est visible. Requins-nourrices, raies, tortues, barracudas et bancs de poissons évoluent dans une densité rarement rencontrée ailleurs dans les Caraïbes. Les espèces présentes ne craignent pas l’homme.

Dans les zones protégées, les poissons peuvent grandir et se reproduire avant de recoloniser les secteurs voisins. Mais cette richesse attire aussi de nombreux visiteurs. L’enjeu n’est donc jamais définitivement réglé : il faut surveiller les usages, limiter les impacts et conserver un équilibre entre accès, tourisme et préservation.

À Laughing Bird Caye, chasse photo et chasse sous-marine

Quelques jours plus tard, nous quittons le nord du pays pour Placencia. Une embarcation de FINS Belize nous conduit vers Laughing Bird Caye, un minuscule îlot posé au milieu des eaux claires du parc national marin qui porte son nom.

Avant de plonger, l’équipe nous présente le poisson-lion et les précautions indispensables pour le manipuler. Originaire de la région Indo-Pacifique, ce prédateur est devenu invasif dans les Caraïbes. Il se reproduit rapidement, consomme de nombreux petits poissons et crustacés et ne rencontre ici que très peu de prédateurs capables de réguler sa population.

Sa beauté constitue est un piège. Ses longues nageoires, ses rayures et son immobilité lui donnent une allure majestueuse. Plusieurs de ses épines sont pourtant venimeuses. Chaque prélèvement demande donc de la précision, du calme et un protocole rigoureux.

Une invasion que l’on ne peut plus éradiquer

Le problème dépasse largement les eaux du Belize. Selon la National Oceanic and Atmospheric Administration américaine, le poisson-lion est désormais durablement installé dans les Caraïbes et une partie de l’Atlantique. Il y rencontre peu de prédateurs et se nourrit notamment de petits crustacés et de jeunes poissons appartenant à des espèces importantes pour les récifs comme pour la pêche, parmi lesquelles les vivaneaux et les mérous. Les scientifiques considèrent qu’une éradication complète par les méthodes conventionnelles n’est plus réaliste.

L’enjeu consiste donc à réduire localement sa population dans les secteurs les plus sensibles. Au Belize, cette réponse associe plongeurs, pêcheurs, restaurateurs et artisans. Le Belize Tourism Board présente le prélèvement, la consommation et la transformation du poisson comme des moyens complémentaires de limiter sa pression sur le récif. FINS Belize applique cette logique jusqu’au bout : la chair est cuisinée, les nageoires deviennent des bijoux et les autres parties peuvent être valorisées. Chaque prise ne règle pas l’invasion, mais elle transforme une menace écologique en ressource locale et contribue à poursuivre les opérations sur le terrain.

Sur la plage, l’apprentissage commence avec des noix de coco utilisées comme cibles. Le système est simple : une foëne courte, propulsée par un sandow, conçue pour intervenir à très faible distance sans endommager inutilement le récif.

Devenir acteur de la plongée de conservation

Une fois sous l’eau, l’exercice devient plus délicat. Il faut chercher sous les reliefs, contrôler sa flottabilité et s’approcher suffisamment sans toucher les coraux. Je continue à photographier, mais je participe également à la chasse.

Le poisson-lion compte sur son camouflage et reste souvent presque immobile. À courte distance, il faut décider, viser et agir. Lorsqu’une prise est réalisée, elle est transférée directement dans le conteneur sécurisé porté par le guide.

Le geste pourrait sembler contradictoire pour un plongeur habitué à ne rien prélever. Pourtant, il ne s’agit pas ici de chasse de loisir. Chaque poisson retiré limite la pression exercée sur les espèces indigènes. La plongée devient un outil de gestion écologique.

L’odeur des prises finit par attirer un requin-nourrice. Il nous accompagne pendant une partie de l’exploration, attentif au conteneur, allant jusqu’à nous pousser avec son corps, sans agressivité.

Du récif à l’assiette

De retour sur Laughing Bird Caye, le travail continue. L’équipe de FINS nous apprend à neutraliser les épines et à préparer le poisson sans danger. Sa chair est consommée sur place. Elle est fine, blanche et constitue une ressource alimentaire intéressante.

Mais le projet va plus loin. Les nageoires sont séchées puis transformées en bijoux. À Placencia, nous fabriquons nous-mêmes une pièce à partir de ces matériaux. Le reste du poisson peut également être valorisé, notamment dans l’alimentation animale.

FINS a ainsi construit une chaîne presque complète autour d’un problème écologique : retirer une espèce invasive, nourrir, créer une activité artisanale, sensibiliser les visiteurs et financer de nouvelles actions de conservation.

Protéger sans figer

Le Belize ne présente pas un modèle parfait. Aucun récif ne peut aujourd’hui être considéré comme définitivement à l’abri du réchauffement, de la pollution, de la pression touristique ou de la surexploitation.

Mais ce voyage m’a montré une approche particulièrement concrète de la conservation. Les espaces protégés ne sont pas seulement délimités. Ils sont surveillés, racontés et intégrés à l’économie locale. Les pêcheurs, plongeurs, scientifiques, guides, restaurateurs et artisans peuvent participer à une même dynamique.

Quelques jours plus tard, le voyage se poursuit vers les cascades, les villages garifunas et les vestiges de la civilisation maya. La diversité du Belize est saisissante : la mer, la forêt, les cultures et les communautés.

Je suis venu pour photographier un récif. Je suis reparti après avoir plongé dans un gouffre, exploré une épave, plongée avec les requins, chassé une espèce invasive, mangé notre prise et transformé ses nageoires en objet artisanal.

“Au Belize, nous sommes invités à prendre part concrètement, à la protection.”


Texte et photographie : Romain Libet. Ce reportage a été réalisé à l’invitation du Belize Tourism Board dans le cadre de Beyond Blue – Belize’s Great Dive for Sustainability. La plongée de prélèvement des poissons-lions a été organisée et encadrée par FINS Belize.